Gestaltisme, ou psychologie de la forme



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    Le tout n’est pas réductible à la somme des parties (ou le tout est plus et autre chose que la somme des parties[1]). Une symphonie de Mozart ne peut se réduire à une succession de notes…

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    Alors que le béhaviorisme est la norme aux États-Unis, des psychologues européens considèrent dans les années 30-40 que la conscience doit être le sujet principal en psychologie. Ils démontrent les phénomènes perceptifs, et s’attachent à analyser la résolution de problèmes. À partir d’expériences faisant intervenir la perception, l’école de la psychologie de la forme (le gestaltisme[2]) a mis en évidence un certain nombre de caractéristiques de l’apprentissage qui remettaient en cause certains principes béhavioristes. Les gestaltistes ont développé des principes qui gouvernent la vie mentale (groupement par proximité, groupement par similitude, principe de fermeture[3]).

    Figure 1 – 3 expériences mettant en évidence que la perception n’est pas objective.

    Les expériences proposées mettent en évidence que la perception n’est pas objective : elle dépend des attentes de l’apprenant, de l’environnement dans lequel est placé le stimulus, de ce sur quoi l’apprenant fixe l’attention (figure ou fond). La gestalt-théorie combat l’associationnisme, cette conception selon laquelle le psychisme procède d’éléments isolés et successifs, progressivement reliés les uns aux autres par une mécanique de « liaison », pour démontrer le bienfondé des « formes » ou des « totalités », comme clé de l’explication en psychologie.

    Figure 2 – l’importance des processus organisationnels dans la perception

    Une autre caractéristique essentielle des stimuli mis en œuvre dans une situation d’apprentissage est liée au fait qu’ils sont perçus globalement comme en témoignent différentes expériences mises au point par les gestaltistes. Ces derniers insistent aussi sur le rôle actif du sujet dans l’apprentissage. Pour eux, apprendre, c’est avant tout résoudre des problèmes, c’est découvrir une solution appropriée par restructuration des éléments de la situation. Et pour expliquer comment se déroule l’apprentissage, les gestaltistes font appel au phénomène d’insight :

    Figure 3 – Soit une tâche consistant à relier ces 9 points à l’aide de 4 lignes droites…

    Figure 4 – La solution passe par la libération de l’image de la forme parfaite (le carré), en sortant de ses limites

    Pour désigner la prise de conscience qui permet au sujet de sortir des limites du carré, les gestaltistes utilisent le terme « insight ». L’apprentissage par insight des gestaltistes s’oppose à l’apprentissage par association des béhavioristes par le fait qu’il ne repose pas sur un processus d’amélioration continu de la conduite mais traduit plutôt le passage, souvent brutal, d’un état à un autre qui donne lieu à une restructuration de la perception de la situation. À ce propos, les gestaltistes distinguent deux formes d’apprentissage qu’ils désignent respectivement par :

    • Apprentissage reproductif, sans intervention de l’insight ;
    • Apprentissage productif, avec intervention de l’insight.

    À propos de l’insight et de la déstabilisation (et de l’incompétence inconsciente…)

    Socrate, faisant venir à lui un jeune esclave et trace à ses pieds un carré[4]. Il lui demande alors comment faire pour tracer un autre carré, dont la surface serait la double du premier. L’esclave répond alors qu’il suffit de doubler les côtés (phase de représentation). Socrate lui montre alors son erreur (phase de déstabilisation), rendant perplexe le jeune esclave. « À présent, l’esclave ne sait toujours pas, mais il est plus proche de la vérité que lorsqu’il croyait savoir » affirme Socrate (phase de conscientisation d’un non savoir). Par un jeu habile de questions[5] (stratégie pédagogique, médiation), Socrate aide l’esclave à trouver la solution, en l’éclairant sur les diagonales. La figure, au sol, et la construction de la solution, est révélée (phase de l’insight).

    les grandes figures

    Les psychologues allemands Max WERTHEIMER (1880-1943), Kurt KOFFKA (1886-1941) et Wolfgang KÖHLER (1887-1967) sont les pères de la gestalt. Ils jugeaient que l’enseignement procédant de la mémorisation béate des formules ou des techniques n’étaient pas acceptable, car retenir sans comprendre n’est pas apprentissage. L’illustration la plus célèbre concerne le calcul de la surface d’un parallélogramme.

    Figure 5 – exemple d’exercice complexe

    Ceux qui connaissent la formule (S = A x h), sont perturbés lorsque la figure n’est pas rectangle : l’élimination du petit côté B pose problème. L’illumination (l’insight) est immédiate si l’apprenant découvre que le parallélogramme est en fait un rectangle déguisé. Dès lors, la solution ne procède plus de la mémorisation d’une formule, mais bien de la compréhension de la nature de la forme :

    figure 6 – la résolution du problème complexe, par l’insight

    S’opposant au béhaviorisme, le gestaltisme met en évidence le caractère relatif de la perception que l’on peut avoir d’un objet. Ainsi, l’apprentissage doit faire appel à la compréhension par insights et à une pensée véritablement créatrice, et non pas à des présentations d’éléments morcelés de connaissances, à relier progressivement entre eux par mémorisation (l’apprentissage par cœur). Aussi le gestaltisme remet en cause l’apprentissage comme association simple : apprendre, c’est organiser ou réorganiser différemment les éléments, et l’apprenant jour un rôle actif. Cela se résume par une restructuration brutale de la perception de la situation (en cela précurseur du constructivisme piagétien).

    Plus tard, le pédagogue et médecin belge Ovide Decroly (1871-1932), introduit la méthode globale de lecture. Au lieu de procéder par l’apprentissage d’une série d’éléments comme les lettres (a, b, c…), puis des syllabes (ka, ke, ki…), il a proposé une procédure partant du tout (la phrase) pour aboutir à l’apprentissage des éléments isolés (les lettres).

    Et en e-learning ?

    fondateurs de la Gestalt ont introduit la notion de structure en psychologie, à l’inverse des conceptions « atomistes » ou « associationnistes » : ils imposent une interprétation mettant en relief une organisation globale. Ils renversent la perspective ; ce sont les totalités qui sont premières, qui donnent du sens aux parties (et non la somme des éléments successifs qui aboutissent aux ensembles). En e-learning, cette notion intéresse particulièrement le concepteur ergonome : la présentation des ressources, leur hiérarchie, leurs liens, doivent être agencés de telle manière à faciliter la compréhension (l’illumination, l’insight). L’histoire (le fil conducteur, le prétexte scénaristique, la ou les métaphores) doit contribuer elle aussi à cette « forme » donnant sens et en capacité de provoquer l’insight.

    En s’opposant à quelques-uns des principes de base du béhaviorisme, le gestaltisme va également poser les premiers jalons du modèle cognitiviste qui se développera à partir de la fin des années 60.

    [1] P. Guillaume (1979).

    [2] Le nom allemand de GESTALT donné à la théorie de la forme indique son origine (gestalten signifie mettre en forme, donner une signification ; gestalt serait donc une forme structurée, complète et qui prend un sens pour le sujet qui perçoit).

    [3] Patrick Lemaire – Psychologie cognitive, éditons de Boeck 2003.

    [4] In « les dialogues de Platon », l’expérience avec l’esclave – Ménon, 80d1-86d2.

    [5] Dans le texte, Socrate démontre par une série de questions non pertinentes, pourtant très nombreuses et en rapport avec l’activité, mais affirme qu’il n’enseigne rien, même à continuer de l’interroger inlassablement. L’insight ne se déclenche pas.

     


    le 17/11/17


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