e-learning en question : à propos du NSD



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  • Pour les militants du e-learning (favorables ou défavorables), la question de sa performance est centrale. Différentes études[1] montrent que le taux d’abandon à distance est supérieur à celui des apprenants en présentiel. Parallèlement, plusieurs auteurs[2] affirment que l’influence des technologies sur l’apprentissage est nulle (« No Significant Difference », ou en français « pas de différence significative »). Enfin, d’autres études, nombreuses, notamment les méta-analyses portant sur plusieurs centaines de recherches[3] montrent que les technologies sous différentes formes ont des effets positifs sur l’apprentissage. Cette dissonance s’explique sans doute par le fait que, comme nous l’avons montré au début de ce chapitre, le e-learning est protéiforme. Pour Albero (2004), le e-learning n’est que la dernière mouture à la mode d’une longue série d’artefacts techniques qui ont tous eu en leur temps leur heure de gloire[4].

    À propos du « No Significant Difference »

    Marcel Lebrun (2012[5]) pointe que si les outils numériques transforment radicalement nos façons de travailler (mais aussi de s’amuser ou de communiquer), la recherche montre qu’en matière d’apprentissage ils ne permettent d’atteindre les objectifs espérés qu’à la condition de méthodes pédagogiques renouvelées – mais pas nouvelles – dont les éléments fondateurs sont anciens (Freinet, Piaget, Vygotski…).

    Ainsi, lorsque l’on s’intéresse aux « nouvelles » pratiques pédagogiques ou aux « nouvelles » technologies, les chercheurs sont souvent confrontés au phénomène du « No Significant Difference » observé en comparant les résultats des étudiants plongés dans des dispositifs avec ou sans nouvelle méthode, avec ou sans nouvelle technologie (Russell[6], 2009). Parmi les explications, on note celle qui pointe que les technologies ne font le plus souvent que reproduire d’anciennes pratiques : on refait avec les nouveaux outils ce qu’on faisait avant leur apparition – cf. effet du sentier, page 247. Ou encore, les dispositifs techno-pédagogiques visent par exemple le développement de compétences, alors que l’évaluation s’intéresse quant à elle aux connaissances. Dans ce cas, il est impossible d’apprécier les valeurs ajoutées de la technologie et/ou de la pédagogie, ou les distinctions marquant un progrès ou une régression.

    Pour Clark (1994) la qualité de l’apprentissage est liée à l’intégration du processus d’instruction dans le média[7]. Il n’existe donc pas de bonnes ou de mauvaises technologies en enseignement, mais de plus ou moins bonnes pédagogies utilisant les technologies.

    Sur l’espoir et l’euphorie liés au e-learning, notamment dans le champ social (l’impact que peut avoir l’utilisation de certaines technologies ou méthodes sur la construction des sujets, et les liens sociaux que ces sujets élaborent dans leurs échanges – allusion à Michel Serre et son livre « la petite Poucette »[8]), Philippe Meirieu[9] s’interroge pour sa part sur la liberté et autres vertus attribuées au numérique. Il met en garde sur le danger de prolétarisation des apprenants : Karl Marx opposait l’ouvrier au prolétaire en ce sens que l’ouvrier utilisait – maîtrisait – sa machine, alors que le prolétaire était utilisé par la machine. Concernant la prolétarisation de l’ouvrier, d’une certaine façon, on transfère son rapport à la machine : il n’est plus celui qui utilise la machine, il est devenu celui dont le système utilise la force de travail pour faire fonctionner la machine. En matière d’apprentissage et de technologies numériques, la question se pose à vouloir développer des ouvriers du savoir, ou des prolétaires de la technologie ? En d’autres mots, y a-t-il un risque d’assujettissement à l’outil plutôt qu’une chance d’émancipation ?

    [1] Carr, 2000 ; Diaz, 2000, 2002 ; Easterday, 1997 ; Roblyer, 1999 – cité dans le numéro 12 de Savoirs (à quoi sert la formation en entreprise), Le e-learning est-il efficace ? Une analyse de la littérature anglo-saxonne.

    [2] Clark, 1983, 1985, 1994 ; Gagné et al., 1992 ; Joy, Garcia, 2000 – cité dans le numéro 12 de Savoirs (à quoi sert la formation en entreprise), Le e-learning est-il efficace ? Une analyse de la littérature anglo-saxonne.

    [3] Cavanaugh, 2001 ; Cavanaugh & al., 2004 ; Clark, 1985 ; Liao & Bright, 1991 ; Lipsey & Wilson, 1993 ; Waxman & al., 2003 – cité dans le numéro 12 de Savoirs (à quoi sert la formation en entreprise), Le e-learning est-il efficace ? Une analyse de la littérature anglo-saxonne.

    [4] « Technologies et formation : travaux, interrogations, pistes de réflexion dans un champ de recherche éclaté ». Savoirs – Revue internationale de recherches en éducation et formation des adultes.

    [5] Conférence donnée à Sao Paulo (Brésil) dans le cadre du Colloque « Enseigner et Apprendre au XXIème Siècle » le 6, 7 et 8 février 2012.

    [6] The no significant difference phenomenon. Chapel Hill, NC : Office of Instructional Telecommunications, North Carolina State University

    [7] « Media Will Never Influence Learning ». Educational Technology Research and Development.

    [8] Petite Poucette est une jeune enfant tenant entre ses doigts un smartphone. Elle agite son pouce avec dextérité et incarne ce rapport familier qu’on les enfants avec le numérique et l’approche intuitive à l’égard les nouveaux outils de communication. Petite Poucette est « connectée », capable d’écrire un sms à toute vitesse, et se sert tout naturellement de Wikipédia dès qu’une donnée est inconnue pour elle. Pour Michel Serre, Petite Poucette tient entre ses doigts son cerveau ! Et tout ceci est le prolongement d’une évolution technologique, extrêmement longue, qui a commencé avec les premiers outils (le silex), qui s’est poursuivie longtemps après avec l’imprimerie, et qui continue aujourd’hui avec le numérique, et qui consiste à externaliser toute une série de fonctions mécaniques et de communication pour libérer l’empan cognitif de ces fonctions répétitives, et par le fait autoriser la partie créative du cerveau d’entrer en communication avec le monde et avec les autres.

    [9] Propos extraits du colloque des journées du e-learning, à l’université Louis Lumière de Lyon, le 26 juin 2013.

     


    le 17/11/17


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